Ames
soeurs
Chapitre 12 : Sãril
Rhreï
Genre : larmes de sang
Draco ouvrit lentement
les yeux, pour les refermer presque aussitôt, aveuglé par la pâle lueur d’une
lampe sur sa droite. Il poussa un petit grognement et couvrit instinctivement
son visage de son bras, espérant ainsi se protéger des rayons pénétrants de
cette simple lumière. Il voulut également détourner la tête, mais ce geste,
pourtant banal, lui sembla si pénible qu’il y renonça rapidement. Il se sentait
fatigué. Terriblement fatigué. Son corps tout entier, chaque muscle, chaque
fibre le brûlait, comme courbatu par des heures d’exercices. Il avait
l’impression d’avoir couru ou plutôt lutté à n’en plus finir et pour une raison
qu’il ne comprenait pas. Et son esprit… Il semblait encore englué dans un
marécage boueux dont il se débattait vainement pour sortir. Sa bouche était
pâteuse et il avait terriblement soif. Il tenta encore une fois de bouger
légèrement, mais le simple fait de remuer la tête suffit à le rendre malade au
point de presque vomir. Aussi décida-t-il, au moins pour un temps, de rester
immobile et de rassembler ses idées.
Il s’était rarement
sentit aussi mal de toute sa vie. Non… faux… il avait connu bien pire et à de
nombreuses reprises, mais ces souffrances semblaient remonter à si loin en cet
instant, que celles qui brûlaient chacun de ses nerfs lui paraissaient déjà en
soit par trop pénibles. Et il ne savait pas pourquoi. Son esprit était flou,
des images, des sons, perdus, mêlés, complètement embrouillés qu’il ne pouvait
discerner. Il était incapable de se rappeler ce qui s’était passé et cela
l’inquiétait pour une raison qu’il n’arrivait pas à définir. Il ne savait même
pas où il était. Il lui semblait être étendu sur un lit, mais où, là était
toute la question. Il pouvait sentir le matelas plier doucement sous son poids
pour épouser parfaitement les courbes de son corps et les draps venir adhérer
doucement à sa peau nue et humide.
Nue ?
Un frisson lui parcourut
instantanément l’échine. Il ne dormait jamais nu. Jamais. Quoiqu’il puisse se
passer, quel que soit le temps, il portait au moins un caleçon, quelque chose,
n’importe quoi pour se protéger. Il ne supportait pas l’idée d’être ainsi
entièrement découvert et vulnérable. Il en était malade rien que d’y penser. Et
cela avait toujours été ainsi depuis le jour où… depuis… même lorsque ses
souvenirs lui avaient arraché, il avait gardé cette habitude, sans jamais
chercher à s’en débarrasser. Il était tout simplement impossible qu’il se soit
endormi ainsi. Il sentit presque aussitôt une vague de nausée le terrasser et
il se recroquevilla automatiquement sur lui-même dans un gémissement
pathétique, resserrant le plus possible son corps tremblant pour former une
boule protectrice. S’il s’en était senti la force, il se serrait levé sans
attendre pour trouver quelque chose à mettre, mais le simple fait de bouger
avait déjà suffit en soit à l’épuiser, aussi dut-il se résigner à attendre.
Mais si son corps n’avait pas encore retrouvé toute sa vitalité, son esprit,
lui, s’était enfin éclairci et lui offrait malheureusement tout le loisir de
penser, de se souvenir et de trembler. Il pouvait presque encore sentir leurs
doigts gluants et glacés courir sur sa peau, chassant sa chaleur et réouvrant
chacune de ses plaies dans le simple plaisir de voir couler son sang. Il
pouvait presque sentir leur odeur fétide l’envelopper complètement jusqu’à
l’étouffer, leur souffle rauque et bestial venir glisser sur son cou, le
brûlant presque de son acidité. Il pouvait presque encore sentir les derniers
lambeaux de ses vêtements lui être arraché pour l’exposer complètement à leur
vue.
Un sanglot étouffé passa
la barrière pourtant serrée de ses lèvres et il ouvrit finalement les yeux,
préférant affronter la lueur blessante d’une lampe que les reliefs tranchants
de ses souvenirs. Il ne put cependant rien voir de la pièce tout d’abord,
aveuglé par cet éclair doré qui sembla danser devant ses yeux à ne plus vouloir
les quitter. Il formait un halot qui couvrait presque entièrement ses pupilles
et sa vision pour ne laisser à son regard qu’une ligne de ténèbres à sa
périphérie. Pourtant, le temps passant, celle-ci gagna peu à peu du terrain
pour découvrir finalement presque toute la pièce et ne laisser de son
aveuglement qu’une trace presque transparence qui se superposait à chaque objet
qu’il pouvait enfin apercevoir. C’était gênant, mais moins douloureux que le
flash d’une intense lueur ou que la marée houleuse de sa mémoire.
Sans bouger, il laissa
son regard dériver lentement sur chaque meuble, chaque livre, chaque chose,
découvrant peu à peu la pièce dans laquelle il était étendu. Il y avait un
bureau sur sa droite sur lequel reposait une lampe renversée. Les feuilles,
éparses, qui le couvraient, étaient pour la plupart froissées voir déchirées,
comme balayées par un coup de vent et la chaise était tombée sur le tapis,
éparpillant dans sa chute les quelques vêtements qui se trouvaient dessus. Il y
avait également une bibliothèque remplie de livres de cours, quelques objets
décoratifs et deux tableaux abstraits venaient égayer les murs de leurs
couleurs pastelles, mais soigneusement arrangées. Et il y avait aussi cette
cape qui reposait sur une autre chaise près d’une armoire de chêne massif.
Son cœur sembla manquer
un battement. Cette chambre, il la connaissait par cœur, ayant déjà eu tout le
loisir d’observer chaque détail, chaque contour. Il déglutit péniblement.
Comment était-il arrivé ici ? Il ne s’en souvenait plus. Il se rappelait
avoir travaillé dans sa chambre sur un problème de mathématique, la peur au
ventre et l’esprit torturé par ce que son père pourrait leur faire si jamais il
venait à apprendre qu… Son… son père ? Oui, il se rappelait maintenant,
des brides, des images, ce cri… et le silence bien plus pénétrant encore. Cette
sensation de menace, oppressante, qui semblait écraser ses poumons. Il avait
voulu fuir sa solitude, ce danger qu’il pouvait sentir rugir à ses veines. Mais
il n’avait pas été assez rapide. Son père… Lucius… il l’avait vu. C’est lui
qu’il avait bousculé lorsqu’il était sorti dans le couloir. C’est son souffle
qu’il avait senti courir sur sa peau. Ses accusations qui avaient résonné à ses
oreilles. Et ensuite… il ne savait plus. Il avait beau chercher, creuser les
ruines de son esprit, il était incapable de se souvenir. Il y avait juste cette
sensation de ne plus exister, de ne plus avoir de prise sur ses pensées ou sur
son corps.
DRACO !
Il sursauta. Ce cri,
silencieux, comme une supplique à son esprit. Cette voix… ce… non… il… Que
faisait-il ici ? Comment… comment était-il arrivé dans sa chambre ?
Il n’avait pas rêvé la présence de son père, il le savait. Son emprunte
glaciale était bien trop présente sur ses chairs et dans son esprit. Alors
comment ? Il savait que Lucius ne l’aurait jamais laissé partir comme ça,
surtout si…
DRACO !
NON !
Un long frisson lui
parcourut l’échine, alors que le cri se répétait encore une fois, une terreur
au goût de sang. Il pouvait le sentir dans sa bouche maintenant. Il pouvait
sentir rouler sur sa langue sa saveur cuivrée qu’il connaissait par cœur.
Comment n’avait-il pas pu la reconnaître avant ?
Son regard tomba
finalement à terre, au pied même du lit où il put voir les vêtements, parfois
déchirés, qui y reposaient en boule. Mais ce n’est pas tant ce spectacle qui
attira son regard que celui du liquide carmin qui gouttait lentement à leurs
côtés, larmes après larmes, pour former une petite mare qui se mêlait presque
parfaitement à la couleur auburn du bois ciré. Elle brillait légèrement d’or,
alors que la lumière de la lampe semblait venir danser dessus, pour s’étaler à
mesure qu’elle continuait à être alimentée. Et le drap gorgé qui reposait sous
lui n’en était pas la seule source. Ses mains, ses propres mains qui pendaient
légèrement dans le vide en étaient recouvertes et le laissaient fuir. Oh, bien
sûr, pas autant qui le pan de tissu qui avait glissé de son support, mais déjà
bien trop.
Il regarda, presque
hypnotisé, le spectacle de sa propre peau recouvert de ce liquide odorant et
poisseux, tremblant un peu plus, refusant de laisser son esprit expliquer sa
provenance. Et pourtant… pourtant, il ne pouvait plus nier maintenant le son
discret et difficile d’une respiration hésitante derrière lui. Il ne pouvait
plus nier les gémissements douloureux qui venaient parfois briser le silence
assourdissant qui semblait envelopper la pièce. Et ce cliquetis caractéristique
qui venait résonner à ses oreilles, échos de son passé.
Il lui sembla que des
heures s’étaient écoulées avant que son corps ne veuille bien réagir, encore
douloureux, mais plus docile à ses ordres et que, sans quitter le sol des yeux,
il ne se redresse lentement pour s’asseoir. Chacun de ses muscles protestèrent
à ces simples mouvements, mais il n’en eut cure et leur douleur lui parut bien
douce face à celle qui menaçait de faire chavirer son esprit. Lorsque enfin, il
se redressa, il resta un long moment sans bouger, le regard fermé et les
poings, maintenant retombés, crispés sur les draps détrempés. Il pouvait le
sentir désormais, ce liquide qui adhérait à sa peau, ce liquide qui pliait le
tissu fin et autrefois blanc, à la volonté de son corps. Ce liquide qu’il avait
pris pour de la sueur, mais qui n’en était pas, combien même le souhaitait-il
avec ferveur. Il pouvait sentir sa chaleur, sa vie qui semblait le noyer
complètement.
Laissant échapper une
plainte suppliante, il se prit la tête entre les mains. Il ne pouvait pas… il
ne pouvait pas… Mon dieu, non, il n’avait pas pu lui faire ça !
_ Non…
Il n’avait pas pu…
Lentement, le cœur prit dans
un étau et le souffle saccadé, il se retourna, le regard fixé au drap et déjà
presque brouillé par ses propres larmes. Il se retourna lentement et faillit
presque vomir lorsqu’il vit dépasser de la blancheur maculée du tissu la
première rondeur de peau autrefois albâtre. Il aurait voulu dévier son regard,
fuir, fuir cette chambre, fuir son crime, mais il en fut incapable et ses yeux
tracèrent implacablement le corps battu devant lui. Les jambes d’abord,
écartées, la droite légèrement repliée et lacérée, marquées toutes deux des
traces maintenant bleuies de ses doigts puissants. Abandonnées, soumises à
quelques volontés obscènes. Puis le pelvis sous lequel il pouvait voir le sang
couler encore lentement. Ce même sang qui maculait son corps et coulait dans sa
bouche. Un sanglot franchit ses lèvres à cet instant, secouant doucement le lit
et son regard remonta un peu plus pour venir tracé les courbes de son ventre et
de son torse. Des courbes battues, tant et tant de fois, en tant de points
différents qu’elles semblaient presque entièrement noires par moment. Et
écorchées également, griffées, chairs mises à vifs, maintenant enflées et
toujours suintantes, ajoutant encore un peu au flot de sang qui semblait
presque entièrement le recouvrir et s’écoulait pour venir détremper un peu plus
le drap. Puis son cou, parfaitement exposé, au creux duquel il pouvait voir
battre doucement son pouls. Au creux duquel il pouvait voir les marques
distinctes de ses dents, vampires goûtant la chaleur de sa proie, perçant ses chairs
vulnérables. L’avait-il lapé ? Bu à grande goulée, savourant à cet instant
sa saveur puissante et envoûtante ? S’était-il corrompu à ce goût dont,
d’après les légendes, on ne pouvait pu se passer une fois qu’il avait coulé sur
nos papilles affamées ? Oui… oui il l’avait fait, puisqu’il pouvait encore
le sentir dans sa bouche, mais il n’en voulait plus. Dieu seul savait à quel
point qu’il n’en voulait plus. A quel point sa saveur l’écœurait.
Il hésita alors un
instant. Pendant une fraction de seconde, il ne put aller plus loin. Il ne put
affronter ce visage qu’il avait tant aimé et qu’il venait de détruire à tout
jamais. Il ne put affronter la douleur de savoir qu’il ne pourrait plus jamais
se perdre dans son sourire, dans ses grands yeux émeraudes et rieurs. Il ne put
supporter l’idée d’avoir à regarder ses lignes battues et ensanglantées, ses
lignes qu’il avait adoré tracer. Et pourtant, il leva les yeux, oubliant les
larmes qui semblaient ne plus pouvoir s’arrêter de couler. Il leva les yeux
pour découvrir le spectacle de ses pommettes déchirées et noircies, de ses
lèvres fendues d’où s’échappaient un souffle hésitant, de ses yeux fermés et
englués par le sang, de sa tempe marbrée et de ses cheveux dont la couleur
rouille ne pouvait concourir face au rubis qui venait se fondre dans leur masse
soyeuse. Un nouveau sanglot secoua son corps et il tendit une main hésitante
vers son visage qui n’eut pas le temps d’effleurer sa peau avant qu’il ne la
retire précipitamment.
Il n’avait pas le droit
de le toucher. Pas le droit. Il aurait voulu croire qu’il n’était pas
responsable de tout ceci, il aurait voulu espérer que ce n’était pas son visage
qu’il avait vu lorsqu’il avait été torturé. Mais ce corps nu offert à ses yeux
et le sien étendu à quelques centimètres à peine, baignant dans Son sang… et
ses chaînes. Il pouvait les voir également maintenant, emprisonnant ses
poignets, son corps tout entier, incapable de lui échapper. Ces chaînes, ces
fers qu’il avait lui-même testés.
Comment… comment avait-il
pu lui faire ça ? Pourquoi ? Il l’aimait… Il… Non, son père avait raison, il n’était qu’un
monstre. Un monstre qui détruisait tout ce qu’il touchait. Qui tuait tous les
gens qui osaient l’approcher, qui osait l’aimer. Il n’aurait jamais du naître,
il n’aurait jamais du vivre. Jamais. Jamais ! Tout était sa faute. S’il ne
l’avait pas laissé l’approcher, s’il n’avait pas été aussi faible, peut-être…
Non, pas peut-être, rien, rien de tout ceci ne serait arrivé. Il n’aurait pas
eu à souffrir. Il n’aurait pas été lui aussi sacrifié sur l’autel de sa folie.
Ron, je suis désolé.
Et le pire, le pire c’est
qu’il ne souvenait de rien. Il ne se rappelait pas avoir gagné sa chambre, ne
se rappelait pas l’avoir agressé. Il ne pouvait s’imaginer s’être jeter sur lui
et l’avoir enchaîné. Comment s’y était-il pris ? L’avait-il d’abord frappé
avant de le porter jusqu’au lit, le menotter et le déshabiller ? Ou
l’avait-il traîné, suppliant, lui arrachant violemment ses vêtements, ignorant
ses cris, avant de le jeter sur le matelas et s’acharner ? Avait-il été
tout le temps conscient, goûtant chacun de ses coups, chacune de ses
lacérations, chacune des ses pénétrations ? Ou avait-il sombré dans
l’inconscience avant qu’il n’ait pu connaître la pire de toutes ses tortures.
Il l’espérait, il l’espérait sincèrement. Qu’il n’ait au moins jamais à se
souvenir de ça. Mais il ne se faisait pas d’espoir. Et ses cris, ses
hurlements, ses suppliques ? Avait-il seulement pu en pousser une ou
l’avait-il bâillonné ? Il ne savait pas, ne savait plus. Et ne pas savoir
le tuait aussi sûrement que s’il avait eu à revivre chaque seconde de cette
abomination, car il pouvait facilement imaginer ce qu’il lui avait pu lui faire
subir, sans être tout à fait sûr qu’il n’ait pas fait plus encore. Plus terrible
et plus déchirant.
Je suis désolé.
Un rire aux accents de
folie, mais tenant plus du pleur échappa à ses lèvres et il effleura tendrement
une de ses mèches cuivrées et brillantes sous un rayon d’étoile, avant de se
reculer précipitamment et de tomber hors du lit. Il ne cria pas lorsqu’il son
flanc cogna douloureusement le pied de la chaise, ignorant la souffrance qui
éclata dans ses côtes et se releva en titubant. Un vent glacial, provenant de
la fenêtre entrouverte, vint lécher son corps exposé le faisant frissonner
doucement, mais il n’y prêta pas attention, incapable de détacher son regard du
lit. Le spectacle était encore plus horrible vu d’ici. Plus sanglant et plus
violent.
Désolé, désolé,
désolé…
Sans trop savoir comment,
il parvint à détourner son regard et fit quelques pas hésitant pour se saisir
d’un bas de pantalon qu’il enfila rapidement. Sans prendre le temps de passer
quoique ce soit d’autre, il se recula précipitamment vers la porte. Il savait
qu’il aurait du au moins le détacher, appeler à l’aide pour que quelqu’un
vienne le soigner, mais il en fut incapable. Aucun son ne semblait pouvoir
franchir ses lèvres. Au lieu de quoi, il continua difficilement son chemin,
butant parfois sur un objet renversé à terre, manquant de tomber, avant de
retrouver péniblement son équilibre. Il lui sembla presque que des heures
s’étaient écoulées avant qu’il ne sente dans son dos les contours arrondis et
lisses de la poignée. Il hésita encore un peu avant de finalement se retourner
pour faire face au lourd panneau de bois et de l’ouvrir d’une main tremblante,
s’écroulant presque dessus. Il tourna parfaitement dans ses gonds et il fut
bientôt hors de la pièce, la laissant ouverte aux quatre vents, incapable de la
regarder en arrière. Son pas se fit d’abord lent, puis de plus en plus rapide,
jusqu’à courir vers cette voix qui sembla soudain l’appeler. Une voix à
laquelle il aurait voulu résister, mais dont le chant envoûtant l’hypnotisa
complètement.
Il n’avait pas quitté la
chambre depuis plus de trente secondes lorsque deux silhouettes en franchirent
le seuil et étouffèrent un cri d’horreur.
***
Remus détourna les yeux
et ravala péniblement la bile acide qui menaçait de remonter dans sa gorge.
Presque aussi pâle qu’un mort, il prit lourdement appui sur le mur, regardant
d’un œil absent les visages, tout aussi cendreux, des autres sorciers qui
n’avaient, pas plus que lui, supporté le spectacle de cette mort. Il avait
pourtant vu quelques massacres, mais celui-ci dépassait tout ce qu’il aurait pu
imaginer. Il sentit la main de Ernst venir effleurer son épaule en signe de
compréhension et ramena péniblement son regard sur le couloir pour voir son ami
s’approcher du cadavre. Il inspira profondément, s’efforçant d’oublier les
effluves cuivrés de sang qui envahissaient totalement le lieu, accompagnés
d’autres bien plus pénibles encore et se porta finalement à ses côtés.
Si le spectacle de Rusard
et de sa chatte était affligeant, celui de McGonagall était une monstruosité.
La sorcière presque exsangue, avait été littéralement crucifiée au mur par
quatre énormes clous de fer de presque deux centimètres d’épaisseurs. Deux
d’entre eux avaient été plantés dans chaque épaule, déchirant muscles et
ligaments et broyant les os, alors que les deux autres s’enfonçaient juste
au-dessus des cuisses, au niveau de l’aine. Il n’osait imaginé la douleur que
cela avait du être et tenta vainement d’oublier son cri qui résonnait encore à
ses oreilles et amplifiait l’horreur de cette vision. Elle avait également été
éventrée, sans doute avec lenteur et ses entrailles s’étaient déversées presque
entièrement à terre, pendant de son abdomen désormais creux. L’odeur qui s’en
dégageait était presque insupportable et aucun de deux sorciers ne doutait
qu’elle était encore vivante à cet instant, aux souvenirs terribles de son
hurlement d’agonie. L’élargissement de ses plaies aux cuisses et aux épaules
prouvait également qu’elle s’était peut-être débattue ou avait été, plus
probablement, secouée de violents spasmes alors que la mort la prenait avec
lenteur, augmentant encore ses souffrances. Le dernier sévisse était sans doute
le moindre, mais le plus lourd de conséquences pour les deux hommes qui
échangèrent un regard éloquent. Son poignet droit portait la marque évidente
d’une lacération par lequel son sang s’était écoulé lentement. Il en restait
encore quelque trace sur ses doigts crispés et figés par la mort, sans doute
les dernières gouttes échappées avec son ultime souffle. Mais le reste avait
été emporté, selon toute évidence, précieusement protégé dans une fiole de
cristal.
Lupin aurait aimé
échapper à cette vision, mais il savait qu’il ne devait pas. Même
indirectement, il avait sa part de responsabilité dans cette mort et n’avait
dès lors pas le droit de s’y soustraire. Il remercia néanmoins la miséricorde
qui cachait son visage à son regard, derrière les ondulations de sa chevelure
libérée de son chignon. Mais il n’avait aucun mal cependant, à imaginer la
grimace scabreuse qui devait le déformer et qui, malgré tous leurs efforts,
resterait à jamais gravé sur ses traits.
Ernst quant à lui devait
lutter contre chaque fibre de son être qui le suppliait de la libérer de ses
entraves pour lui redonner au moins, une position plus décente. Mais il n’en
avait pas le temps. Les clous avaient été plantés par une puissance magique
importante et il lui faudrait sacrifier plus qu’il ne devait de Pouvoir pour la
libérer et de cela il n’était pas question. Quant à utiliser ses propres mains,
quand bien même cela suffirait, il lui faudrait probablement plusieurs
précieuses dizaines de minutes pour y parvenir. De précieuses minutes, il ne
pouvait pas se le permettre de perdre. Il eut cependant le courage de lui
relever doucement la tête pour lui fermer les yeux, ignorant le regard voilé de
terreur qui lui fit face pendant quelques secondes.
Que de temps perdu !
Que d’erreurs qui les menaient inexorablement sur les routes de l’échec !
Ils avaient cru avoir encore assez de temps, ils avaient cru le surveiller de
suffisamment près, pouvoir anticiper chacune de ses actions, pouvoir agir avant
lui et lui subtiliser ce qu’il cherchait avec tant d’avidité. Mais ils avaient
eu tord. Tellement tord et ils risquaient maintenant de payer le prix de leur
trop grande assurance. Et chaque seconde qu’ils perdaient, était autant de pas
qui le rapprochaient de son but.
Lucius…
Il serra les poings à
s’en blanchir les jointures. Ils avaient déjà presque perdu Draco et peut-être
même était-il trop tard. Le jeune homme avait déjà disparu de sa chambre
lorsqu’ils y étaient enfin parvenus et ils n’avaient trouvé devant sa porte que
sa cape abandonnée. La pièce, quant à elle, bien qu’éclairée, s’était révélée
vide de toute présence, même si elle semblait n’avoir été désertée que peu de
temps auparavant et avec précipitation au vu des cahiers de cours encore
ouverts qui trônaient sur le bureau. Leur seul espoir résidait dans les chances
que le jeune homme soit aller rejoindre son compagnon avant que son père ne
vienne le chercher. Mais cet espoir sonnait creux.
Délaissant avec
répugnance le corps de McGonagall, il fit signe à Remus de le suivre et
faillit, dans son empressement, rentrer dans Dumbledore qui s’était enfin
montré. Le visage de ce dernier, bien que pâle, conservait un masque de fausse
impassibilité qui le rendait cependant plus vieux qu’il ne paraissait. En
quelques secondes, il semblait avoir gagné dix ans et sa voix trembla
légèrement lorsqu’il salua son vieil ami. Bien entendu, le sorcier n’ignorait
rien des raisons de la présence de Ernst dans son école et, s’il ne faisait pas
réellement partie de son « équipe », il connaissait parfaitement les
risques et ce qu’un tel carnage pouvait signifier.
_ Ronald, salua-t-il
rapidement.
Ernst se contenta de lui
adresser un petit mouvement de tête, avant de reporter brièvement son regard
sur les trois cadavres.
_ Je suis désolé,
souffla-t-il.
_ Je sais, je vais m’en
occuper. Allez-y, j’essaierais de vous rejoindre plus tard.
Ernst lui répondit par un
petit sourire triste car il savait que maintenant chaque sorcier aurait son
rôle à jouer et courait le risque d’y laisser sa vie. Il aurait aimé qu’il en
soit autrement, mais c’était un choix qui ne lui appartenait plus et c’est sur
cette pensée terrifiante qu’il s’élança dans les couloirs presque immédiatement
suivit de Lupin. Ce dernier ne s’arrêta que le temps de souffler à son
aîné :
_ Sirius est dans notre
bureau, pourriez-vous…
Il n’eut pas besoin de
terminer sa phrase, Dumbledore hocha immédiatement la tête, posant une main
réconfortante sur son épaule avant de le laisser s’en aller.
Remus eut tôt fait de
rejoindre son aîné qui avait ralenti sa course pour l’attendre.
_ Où allons-nous ?
Demanda le jeune homme lorsqu’il fut à sa hauteur, adaptant sa course au pas
rythmée de son ami.
_ Chez Ron. Avec un peu
de chance Draco se serra rendu chez lui avant que son père ne le trouve.
Remus n’émit pas ses
doutes quant à cette maigre chance, car il savait que Ernst les partageait
probablement. Néanmoins, à chaque pas qui les rapprochait de leur but, ils
s’effilochaient, laissant naître en son cœur le fol espoir que tout puisse
encore être stoppé. Car si Draco ne se trouvait pas avec le jeune homme, c’est
qu’il était déjà aux mains de son père et dans un lieu inconnu d’eux, sans
aucune chance de pouvoir le lui arracher. Et si tel était le cas, alors ils
avaient d’hors et déjà perdu et plus rien ne pourrait les protéger de l’horreur
qui viendrait bientôt s’étendre sur les deux mondes. Même la sorcellerie la
plus puissante ne pourrait rien contre celle qui s’apprêtait à renaître. Rien.
Il ne leur fallut pas
longtemps pour gagner l’aile des Griffondors, passant la porte sans difficulté,
ignorant le regard outré de la Dame du Tableau pour poursuivre rapidement leur
chemin vers la chambre de Ron. Ils avaient presque atteint leur but lorsque
Ernst s’arrêta soudain, manquant de se faire renverser par Remus qui émit un
petit grognement de protestation contre sa halte brutale. Mais son compagnon
n’y prêta pas attention. A quelques pas à peine, une porte grande ouverte
laissait entrevoir une scène qui lui glaça le sang. Il ne voyait pas grand
chose de la pièce, mais il devinait aisément les vêtements épars par terre, la
forme étendue sur le lit dont la peau nue et rubis rayonnait sous la fine lueur
de la lampe renversée, tout comme le sang qu’il ne pouvait manquer de voir
goutter lentement à terre. Il fit un pas hésitant dans le silence de cet
instant, tout juste troublé par le hoquet horrifié de son compagnon. Puis un
autre et encore un, jusqu’à atteindre le seuil de la pièce. Il vacilla alors
légèrement et dut prendre appui sur le chambranle de la porte pour ne pas
s’écrouler quand ses jambes refusèrent de le porter une seconde de plus. Il
détourna le regard et prit une inspiration difficile avant de le ramener sur la
silhouette qu’il ne pouvait manquer de reconnaître maintenant, malgré… son
horrible condition.
_ Ron…
Il était arrivé trop.
Bien trop tard.
_ Merde !
Malgré lui, des larmes se
formèrent dans son regard qu’il chassa d’un mouvement rageur. Il avait échoué
sur tous les tableaux. Non content de perdre Draco, car il ne se faisait plus
d’illusion maintenant, ils avaient mis en danger la vie du jeune homme. Ce
n’était qu’un adolescent, non de dieu ! Presque un gamin. Et ils n’avaient
même pas été capables de le protéger. Ah ! Ils avaient fière allure les
« sauveurs du monde ». Que leur orgueil soit maudit ! S’ils ne
s’étaient pas crus aussi forts. Que le restaient-il maintenant ? Une équipe
décimée, un sorcier en possession du livre le plus dangereux ayant jamais
existé, des cadavres horriblement massacrés et le corps battu d’un adolescent
qui n’avait rien demandé d’autre que de goutter quelques instants de bonheur.
Un bonheur qu’il lui avait volé de ses propres mains en étant incapable de
prendre les bonnes décisions au bon moment.
_ Ronald.
La voix de Remus le
ramena à la pénible réalité, mais il ne put se résoudre à faire face à son ami,
le regard maintenant rivé au montant du lit, plus précisément aux fers qui y
étaient accrochés et retenait une vie bafouée.
_ Ronald, reprit Lupin,
semblant deviné les remords qui rongeaient son ami. Il ne sert à rien de se
lamenter. Nous ne pourrons pas changer ce qui a été fait, mais nous pouvons
encore agir sur ce qui doit l’être. Je vous en prie, ne me lâchez pas
maintenant. Ne les abandonnez pas maintenant, ni lui, ni Draco, ni aucun des
innocents qui se trouvent ici.
Ernst frissonna
légèrement, mais accepta de regarder son compagnon qui lui adressa un pauvre
sourire, le visage défait. Il était évident qu’il avait déjà vu bien trop
d’horreur en une seule journée, malheureusement, il était incapable de le
rassurer comme il l’avait toujours fait jusqu’à maintenant, car il savait
qu’ils n’en avaient pas encore terminé et ne se sentait plus lui-même le
courage d’en supporter. Il lui rendit néanmoins son maigre sourire. Il avait
raison sur un point, il n’avait pas le droit d’abandonner maintenant.
Se forçant au calme, il
entra finalement dans la pièce pour se diriger rapidement vers le lit et
s’assurer de l’état du jeune homme. Un coup d’œil rapide suffit à lui dire
qu’il avait énormément souffert, néanmoins beaucoup de ses blessures semblaient
plus graves qu’elles ne l’étaient en vérité. Malgré tout son état restait
préoccupant et il ne put s’empêcher de vaciller légèrement lorsqu’il vit le
sang qui souillait le drap entre ses jambes. Remus qui l’avait rejoint, ne
manqua pas de le voir aussi, mais ne dit rien, se contentant d’ôter sa cape
pour en couvrir le jeune homme et protéger ce qui lui restait de pudeur. Il
grimaça au vu des marbrures presque noires qui couvraient certaines parties de
son corps et des nombreuses lacérations qui continuait à déverser son sang.
Mais le pire fut les gémissements plaintifs qui échappèrent au jeune homme
lorsqu’il déposa le tissu, pourtant fin, de son vêtement sur ses chairs
meurtries et le tremblement craintif qui le secoua doucement. Aucun des deux
hommes ne manqua d’entendre le nom péniblement soufflé et si Remus afficha alors
une mine encore plus peinée, Ernst dut recourir à toute sa volonté pour ne pas
frapper du poing le mur en face de lui.
Trop tard.
Ils n’eurent ni besoin de
se parler, ni de se regarder pour comprendre ce qui s’était passé et la
culpabilité se fit plus encore lourde, ainsi que la colère.
Secouant doucement la
tête, Lupin ignora les faibles suppliques du blessé alors qu’il l’enveloppait
plus sûrement dans sa cape et que son ami défaisaient rapidement les anneaux
qui emprisonnaient ses poignets. Lorsqu’il fut enfin libre, le jeune homme,
toujours inconscient, se roula instinctivement en boule pour se protéger,
sanglotant presque. Remus fut alors tenté de lui caresser les cheveux pour le
réconforter, mais, circonspect, n’en fit rien, conscient que ce simple geste ne
pourrait qu’aggraver la situation. Il allait le prendre délicatement dans ses
bras, lorsqu’un cri étouffé le fit sursauter lui et son ami et qu’ils se
retournèrent pour découvrir dans l’encadrement de la porte, cinq jeunes gens
horrifiés.
Hermione, Ginny, Harry,
Goyle et Crabbe, qui avaient passé la soirée ensemble à discuter des évènements
de l’après midi, riant à cœur joie aux souvenirs du regard perdu de Rogue ou de
la tête de leur deux tourtereaux à la bibliothèque, n’avaient pas manqué eux
non plus d’entendre le cri de McGonagall. Comprenant que quelque chose de grave
venait de se produire, ils n’avaient que peu hésité avant de décider d’aller
vérifier que leurs amis n’avaient rien. Malheureusement, ne se trouvant pas
dans l’aile des Griffondors à cet instant, mais dans la bibliothèque, ils leur
avaient fallu un peu de temps pour arriver. D’autant que la surveillante,
affolée, n’avait tout d’abord pas voulu les laisser sortir. Elle n’avait
malheureusement pas eu le choix, surtout lorsqu’un professeur était venu
annoncer la terrible nouvelle, demandant à tous les élèves de regagner
immédiatement leur chambre. Ils n’avaient alors plus perdu un seul instant,
mais jamais ils n’auraient pu s’attendre à découvrir un tel spectacle.
Hermione, horrifiée, se serra aussitôt contre Harry, la tête tournée contre sa
poitrine, pour échapper à la vue du corps meurtri de son ami et étouffer un
sanglot. Le jeune n’hésita pas avant de la serrer contre lui, le corps crispé
et les lèvres serrées en une fine ligne qui disait toute sa colère et toute sa
peine. Ginny, elle, n’avait pas bougé, supportant sans mot dire le spectacle de
son frère, mais ses poings étaient crispés à en saigner et lorsque Goyle
l’attira à elle, elle ne refusa pas son étreinte et reposa, presque soumise,
contre son torse. Crabbe fut le seul à oser franchir le seuil de la porte, se
portant aussitôt à hauteur des deux adultes pour les aider. Remus lui en fut
reconnaissant, alors que sans poser une seule question, le jeune homme l’aida à
soulever délicatement Ron pour le placer dans ses bras en évitant au mieux
d’aggraver ses blessures. Puis il ramassa rapidement quelques vêtements épars
dont il pourrait avoir besoin plus tard, avant de suivre rapidement les deux
adultes qui sortaient déjà, accompagnés de ses amis, dans un silence effrayant.
A aucun moment cependant il ne fut brisé, chacun étant bien trop choqué pour
oser parler.
***
Avancer.
Au milieu du brouillard. Ne
plus rien distinguer. Rien sauf la douleur et la peur. La douleur et la
culpabilité.
Avancer.
Un pas après l’autre et
oublier, sans jamais le pouvoir. Repousser ces images qui venaient sans cesse
le tourmenter. Sang. Etoile. Chair. Douceur d’une peau glacée. Souffrances. Ni
plus ni moins. Un goût de trahison.
Et avancer.
Oublier le monde autour.
Ne plus voir les tapis anciens, manquer les portraits des plus célèbres
magiciens, leurs bustes, leurs regards de pierre, froids et accusateurs.
Oublier les portes qui défilaient une à une devant son regard et parfois le
reflet d’un miroir.
Surtout, surtout ne pas
voir.
Et avancer.
Ne pas écouter les sons
perdus de cris ou de sanglots horrifiés. Les respirations haletantes de
fantômes oubliés. Son propre souffle comme seul écho. Encore en vie. Encore.
Encore. Déchiré sa peau. Fendre son âme. Punition. Traitre. Menteur. Tueur.
Assassin !
Sa faute.
Ta faute !
Et encore un pas.
Oublier l’univers autour de
soi. Se perdre dans le cauchemar d’un passé au reflet de présent. A moins que
ce ne soit un présent au goût acre de passé. Il ne savait plus. Ne savait plus.
Avait-il crié ? Il ne savait plus. L’avait-il supplié ? Il ne savait
plus. Comme lui-même l’avait fait tant de fois ? Il ne savait plus. Comme
il l’avait fait en attendant une réponse qui ne venait pas, jamais ? Il ne
savait plus.
Une marche.
Une peau au goût de sang.
Un être à l’odeur de sang. Une chose à la couleur de sang. Ses grands-parents.
Tuer ! Tuer ! Tueur ! Un couteau dans la main et droit dans le
cœur ! Pim. Des chiens lâchés, un cri étouffé et encore un pleur.
Et toujours ce pas.
Ron… La chaleur d’un
souvenir. Un sourire. Un bras autour de sa taille. Une voix fredonnant à son
oreille. Un souffle chaud, coulant sur sa nuque. Des doigts se mêlant aux
siens. L’odeur entêtante d’un parfum. Un rire. Vivre.
Avancer.
Fané, rompu, battu. Un
champ de coquelicot fauché s’écoulant en une rivière de mort. Etre chez soi.
Etre soi. Ombre parmi les ombres tentant d’embrasser la lumière. Une folie.
L’étreinte glacée de la réalité.
Et avancer encore.
Regarder le futur défiler
devant son regard. Un lac noir. Silence. Douceur. Oubli. Passer la porte de
l’infini. Enfin, enfin ne plus avoir peur. Enfin, ne plus souffrir. Ebauche
d’un sourire. Une fin. Peut-être. Car…
Un pas.
Un doute. Ce morceau de
mémoire qui s’échappe et s’éparpille. Un espoir. Inutile. Douloureux.
Prisonnier de son étreinte. Il ne peut l’abandonner. Ne veut le lâcher. Un réconfort.
Une main tendue. Et si…
Encore un pas.
Et son regard s’ouvre une
nouvelle fois.
Un couloir.
Draco frissonna, comme
tiré d’un cauchemar éveillé. Il ne savait pas où il était. La nuit coulait sur
lui, encore plus sombre semblait-il ici, cajoleuse, portant en son sein cette
voix qui l’avait guidée et qui l’attirait encore. Une partie de son âme aurait
voulu lui résister, mais l’autre se laissait doucement entraîner.
Il regarda la porte qui
lui faisait face. Elle était étrange, comme tiré d’un conte de fée, et massive.
Sa forme rappelait celle des lourds panneaux des vieux châteaux forts,
s’étirant doucement en pointe vers le sommet. Le bois formait un large
quadrillage mêlé de fer qui la faisait paraître inébranlable et son verrou,
forgé d’argent, captait le moindre rayon de lumière pour luire doucement, comme
pailleté d’or.
Draco leva lentement sa
main pour tourner la poignée, mais figea son geste lorsque celle-ci fut éclairée
et qu’il put voir le sang qui la maculait encore. Son souffle se bloqua dans
poitrine et il referma son poing avant de glisser lentement à terre, ébranlé.
Trop de souvenirs mêlés.
_ Ron… souffla-t-il
doucement. Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je fait ?
Il se prit la tête entre
la main et dans un accès de rage contre lui-même, hurla et frappa violemment
son poing à terre, savourant la douleur qui se répercuta immédiatement dans son
corps, explosant dans son cerveau pour l’embrumer au point de le faire vaciller.
Sans réfléchir, il frappa encore une fois, puis une autre et encore une autre,
jusqu’à ne plus sentir son bras et faire couler son propre sang cette fois. Il
ne sut pas combien de temps passa ainsi avant que sa rage ne commence enfin à
se calmer et qu’il cesse de s’acharner sur la pierre glacée, pour seulement
pleurer. Peut-être des heures. Peut-être quelques minutes à peine. Mais
lorsqu’il releva son regard, la poignée de la porte était abaissée et elle
commençait à s’ouvrir doucement, grinçant à peine dans ses gonds pourtant
rouillés.
Sans trop savoir ce qu’il
faisait, encore poussé par cette force étrange, il se releva, effaçant ses
larmes et s’avança lentement, passant sans hésiter le seuil de la pièce pour y
pénétrer. Malgré la pénombre qui y régnait, il discerna sans mal ses contours
circulaires et lisses, à peine parfois coupés par une discrète colonne de
marbre noir. Au fond, deux larges fenêtres grandes ouvertes laissaient pénétrer
un vent froid qui s’y engouffrait doucement pour venir en faire le tour,
caressant sa peau sans la faire frissonner. Il n’y avait rien d’autre ici. Rien
si ce n’est sur sa droite un léger reflet argenté qui attira aussitôt son
attention. Il s’avança doucement, pas après pas, jusqu’à faire face à un
immense miroir.
Le miroir de Riséd.
Que faisait-il ici ?
D’un mouvement impulsif,
il toucha sa surface lisse et froide qui sembla presque onduler sous ses doigts
et dessina le contour de son visage et de son corps, traçant les lignes de sang
qui le marbrait, les peignant du sien qui coulait doucement sur son reflet,
insensible. C’est à peine s’il se rendait compte de ce qu’il faisait.
Une bourrasque de vent,
plus violente que les autres, vint soudain ébranler son corps et emmêler sa
chevelure avant de glisser doucement sur la surface du miroir. Cette fois, il
ne put douter de l’avoir senti se plisser légèrement et il s’écarta pour le
voir se troubler comme une étendue d’eau touchée d’une pierre, ondes infinies
et parfaites. Hypnotiques. Et son reflet commença à changer, comme celui de la
pièce derrière lui. Très peu tout d’abord. De petits détails, rien de bien
important. Les traces carmines s’effaçant de son corps, une feuille blanche et
volante, tournoyant jusqu’à toucher terre. Un étrange faisceau de lumière. Puis
les changements se firent plus nombreux, plus précis et alors que son corps se
faisait nu et son visage étonnamment dur, peint d’un masque au sourire sadique.
Et la pièce se fit chambre. Il y eut une chaise tout d’abord, puis un bureau,
quelques vêtements et un lit.
Il hoqueta et recula d’un
pas, mais ne put détacher son regard de la scène qui se jouait maintenant
devant ses yeux. De cette pièce qu’il ne pouvait manquer de reconnaître. De ce
corps qui était le sien. De celui déjà étendu et attaché qui reposait dans
d’immenses draps blancs, encore intact. Il croisa le regard de son reflet et le
sourire de celui-ci s’agrandit un peu plus, avant qu’il ne lui fasse légèrement
signe de la main. Sa respiration se bloqua et il commença à paniquer lorsqu’il
le vit se retourner vers le lit d’un mouvement fluide et étrangement félin. Un
prédateur poursuivant sa proie.
Non…
Il voulut l’arrêter,
tendre la main pour le rattraper, mais il fut stoppé par la surface du miroir
et forcé de reculer, impuissant face à son propre reflet. Face à lui-même. Il
se vit alors grimper lentement sur le lit et s’installer aux côtés de Ron pour
venir jouer avec ses mèches cuivrées.
Non…
Il se passa presque une
minute avant que le jeune homme ne bouge légèrement, reprenant apparemment
conscience, mais sans pour autant ouvrir les yeux. Il gémit doucement avant de
s’immobiliser à nouveau et Draco hurla presque lorsqu’il vit son double armer
sa main pour le frapper violemment au visage.
_ NON !
Il buta une nouvelle fois
contre le miroir, alors qu’il tentait follement de l’arrêter et s’effondra à
ses pieds, légèrement étourdi. Lorsqu’il posa à nouveau son regard sur la
scène, son estomac se contracta violemment et son cœur manqua un battement. Il
lui sembla presque entendre les cris étouffés de Ron alors que son reflet
s’acharnait sur lui, le frappant encore et encore, au visage, au ventre, à la
poitrine, sur les bras, griffant, le forçant à le regarder lorsqu’il détournait
son regard. Un regard empli de terreur et de tristesse. Un regard trahi, qui ne
comprenait pas, qui le suppliait silencieusement d’arrêter, mais qu’il
n’écoutait pas. Un regard rempli d’un amour qui se fanait un peu plus à chaque
coup reçu.
_ Non…
Il posa une main sur la
surface glaciale, la griffant légèrement sachant qu’il était incapable
d’arrêter ce qui était en train de se passer, mais désespérant de ne pouvoir le
faire.
_ Ron… non…
Son reflet s’arrêta
soudain de le frapper et il vit le jeune homme se recroqueviller légèrement sur
lui-même, perdu dans sa douleur, avant de regarder son double, littéralement
éclaboussé de son sang, comme il l’était lui-même à présent. Il observa
rapidement sa poitrine avant de détourner les yeux, se mordant violemment la
lèvre, pour les ramener sur le miroir. Son reflet s’était retourné et attendait
visiblement qu’il le regarde. Lorsque leurs yeux jumeaux furent ancrés l’un à
l’autre, il le vit lui faire un clin d’œil et d’une main distraite venir
déboutonner la robe de Ron. Draco secoua la tête et se redressa légèrement, tremblant.
Il ne…
Le jeune homme commença à
se débattre, criant faiblement à travers son bâillon, mais son double,
désormais tourné vers lui, n’y prêta pas la moindre attention et continua à le
déshabiller vivement, lui arrachant même ses vêtements en les déchirant.
_ Non ! Non, non,
non, non, non ! RON !
Ses chairs nues et
battues furent bientôt exposées à sa vue et Ron le supplia une dernière fois du
regard, tentant encore de lui échapper, mais comme avant, sa demande ne fut pas
écoutée. Au lieu de quoi, son double eut un rire fort et clair, presque joyeux
et lui lécha le visage pour laper son sang, avant de lui écarter les jambes et
le pénétrer violemment. Le hurlement, même étouffé, de Ron fit chavirer Draco
qui détourna les yeux, incapable dans supporter d’avantage.
C’est ce qu’il lui avait
fait ? C’est ce qu’il lui avait réellement fait ? C’est ce qu’il
avait souhaité ? Il ne pouvait le croire, mais le miroir de Riséd ne
montrait que les désirs les plus profonds. La vérité de l’âme. C’est donc ça
qu’il avait voulu depuis le début ? Le posséder, l’anéantir, le sentir
craquer sous ses mains, lui faire goûter ce que lui-même avait subit et y
prendre du plaisir ? C’est tout ce qu’il était ? Ce… cette
chose ?
Non… Non !
Mais pourtant, il ne pouvait
nier l’évidence. Il croyait l’avoir aimé. Il croyait sincèrement l’avoir aimé,
mais il ne pouvait pas. Jamais. Jamais. Sinon il ne lui aurait pas fait ça.
Jamais il n’y aurait pris ce plaisir. Cette possession bestiale.
Il regarda ses mains,
peinant à les reconnaître, ses mains qui avaient créé tant de souffrance, le
sang qui avait séché lentement dessus et se sentit incapable de pleurer,
incapable de crier. Il n’y avait plus rien en lui. Tout son monde, toute sa vie
venait de s’écrouler pour la deuxième fois. Sauf qu’il n’y avait plus rien à
rebâtir. Ce qu’il y avait eu de plus beau dans sa vie, il l’avait détruit. Et
il ne lui restait rien. Plus rien. Plus d’âme. Plus de pleurs. Plus de cri.
Juste la douleur.
Lorsqu’il releva la tête,
la scène avait disparu et le miroir avait repris sa teinte naturelle, reflétant
impassiblement les courbes inchangées de la salle. L’instant lui parut presque
irréel, perdu dans quelques secondes d’éternité entre rêves et réalité. Et il
put effleurer, juste l’espace d’un instant, le délicat espoir que tout ceci
n’ait jamais existé. Mais cet espoir s’effilocha entre ses doigts ensanglantés
lorsqu’il reprit pied dans le monde baigné de ténèbres et il se sentit
définitivement sombrer. Il fixa alors son reflet, maintenant calme et
impassible, parfaite copie de lui-même dans ses moindres mouvements, avant de
reporter son attention sur celui qui le dominait. Un petit sourire fleurit ses
lèvres et il vint presque chercher la caresse qui effleura sa chevelure. Il sentit
les doigts puissants courir dans sa masse blonde et ferma un instant les yeux,
se laissant aller sous cette douceur inattendue. Lorsqu’il les rouvrit, il
était agenouillé près de lui le visage impassible et la main désormais posée
délicatement sur son épaule. Il le regarda intensément à travers le miroir
avant de s’allonger contre lui et lever les yeux sur ce visage si semblable au
sien.
Un long moment passa
ainsi, juste bercé par le doux roulis du vent et les battements puissants de
son cœur, blotti dans cette chaleur familière et pourtant étrangère. Un moment
comme il en avait rarement connu et qu’il goûta pleinement, fermant les yeux
lorsque deux bras l’entourèrent doucement pour se serrer un peu plus à lui,
caressant presque machinalement le duvet blond de sa nuque.
Un cadeau.
Un adieu.
Il ne sursauta pas
lorsqu’il sentit le métal froid glisser dans la paume de sa main et couper
doucement sa chair tendre et vulnérable. Il referma ses doigts sur l’objet et
le serra un instant contre son corps, répugnant à rompre un contact qu’il avait
cherché depuis trop longtemps. Il pencha légèrement la tête, appuyant son front
à la base du cou de son aîné et s’installa plus confortablement dans son giron.
Ce dernier l’accueillit pleinement pour le blottir contre lui comme un enfant
et laissa même échapper un léger sourire.
_ Tu avais raison, tu
sais, souffla doucement Draco.
_ Ah ?
_ C’était vraiment ma
faute. Je n’ai jamais su être suffisamment fort, même lorsque j’étais ignorant
et arrogant, rien de ce que je faisais, n’était assez bien. Je l’ai compris
maintenant. Parfaitement compris. Merci.
Son aîné ne dit rien, se
contentant de resserrer un peu plus son étreinte sur lui et Draco soupira
légèrement, mélange d’appréhension et de contentement. Il regarda alors le
poignard qu’il tenait toujours à la main et sourit doucement en le
reconnaissant. Il avait déjà pris deux vies et failli prendre la sienne des
années auparavant, cette fois, il la gagnerait définitivement. On lui avait dit
un jour que les âmes des morts laissait un peu d’elle-même dans l’arme qui les
avait tués, il se demanda si cela était vrai et l’espéra. Il regarda alors une
dernière fois son aîné, dégageant gentiment une mèche de cheveux tombée sur ses
yeux, pour lui sourire.
_ Je t’aime papa,
souffla-t-il avant de se blottir une dernière fois contre son épaule.
_ Moi aussi, mon fils,
répondit tout aussi gentiment Lucius avant de l’embrasser doucement sur le
front.
Draco sourit un peu plus
avant de tourner la lame du poignard sur son poignet et trancher profondément
le fil de sa vie. Le sang coula immédiatement et en abondance et il tourna
rapidement la pointe sur son autre bras, avant de ne plus en avoir la force.
Mais même ainsi, il trembla doucement, alors que sa vie le quittait déjà et il
sentit son père l’aider. Sans le guider, il maintint suffisamment sa main pour
l’empêcher de trembler et de le faire souffrir plus que nécessaire. Lorsqu’il
eut fini de couper son deuxième poignet, Draco lâcha la lame qui rebondit dans
un petit bruit métallique au sol. Il se laissa alors aller, bercé par le
souffle régulier qui soulevait la poitrine de son père et la caresse légère qui
effleurait tendrement sa joue. Sa dernière pensée avant de sombrer dans les
ténèbres fut néanmoins pour Ron. Une pensée d’amour et de regret, un baiser
volé. Un dernier souffle capturé.
***
Ernst et Sirius
travaillaient rapidement et en silence, mêlant magie et médecine traditionnelle
pour tenter de soigner au mieux les blessures de Ron. Les plus graves et douloureuses
étaient lentement effacées par la sorcellerie, usant du même sort qui avait
permis de soigner Black un peu plus tôt, alors que les simples coupures et
quelques bleus étaient soigneusement pansés et bandés à la main. Ils avaient
rapidement découvert que hormis quelques côtes fêlées et des tendons d’épaules
déchirés, l’état du jeune homme était moins inquiétant qu’il n’y paraissait.
Ils avaient bien sûr fait disparaître les marques de son visage et rapidement
réduit les cassures et les déchirures, pour le reste, autant physiquement que
psychologiquement, seul le temps pourrait avoir un véritable effet. Ernst
regrettait juste de ne pas pouvoir le soigner complètement, mais il avait déjà
usé trop de magie et Sirius était encore trop faible. En fait, c’était même un
miracle qu’il soit déjà éveillé.
Lorsqu’ils avaient
regagné son bureau, un peu plus tôt dans la soirée, le corps de Ron
délicatement placé contre la poitrine de Remus, ils l’avaient découvert
parfaitement conscient et en grande discussion ave Dumbledore à qui il
expliquait visiblement la situation. Dans sa joie de le voir, Lupin avait
failli oublier qu’il portait encore Ron et il lui avait visiblement fallu
prendre sur lui-même pour ne pas lui sauter aussitôt dans les bras. Au lieu de
quoi, il lui avait tendrement, mais tristement sourit avant de déposer son
précieux fardeau sur le canapé, le laissant au bon soin de son ami. Ce n’est
qu’une fois qu’il fut sûr que Ron était confortablement installé, qu’il laissa
sa joie éclater pour se réfugier dans les bras de son amant qui l’accueillit un
petit sourire aux lèvres. Personne ne souffla mot à cette découverte peu
surprenante en vérité et les voir ainsi réunis permit même au petit groupe
d’oublier pendant quelques instants ses tourments. Certains s’autorisèrent même
un petit sourire amusé de voir Sirius étouffer presque sous l’étreinte soulagée
de son compagnon. Néanmoins, ils durent rapidement se séparer pour permettre au
sorcier d’aider Ernst à soigner le jeune homme, alors que ce dernier lui expliquait
brièvement la situation, s’attirant l’oreille attentive, non seulement de
Black, mais aussi de toutes les personnes présentes.
Un silence de mort était
tombé à la fin de ses brefs éclaircissements, alors que chacun pesait ce qu’il
venait de révéler. La présence de Lucius, pour une raison que certains ne
comprenaient pas encore, le probable enchantement de Draco, ce qu’il avait
visiblement fait à Ron. Beaucoup de poings se serrèrent, mais aucune colère ne
fut dirigée contre le jeune Malefoy qui ne pouvait avoir été qu’ensorcelé.
Personne n’était en tout cas prêt à penser le contraire, même ceux qui
n’avaient pas connaissance exacte de leur relation. Il était évident aux yeux
de tous, qu’il ne pouvait avoir fait une chose pareille sans y avoir été forcé.
Beaucoup de questions se
posaient également, se bousculant dans chaque esprit, mais tous avaient
conscience que les réponses devraient encore attendre un peu. Au moins le temps
qu’ils aient fini de panser le jeune homme.
Ernst en finit avec le bras
de Ron et jeta un rapide coup d’œil à Sirius qui terminait de bander sa
jambe droite. Si son visage ne
trahissait pas la moindre expression, le sorcier n’en était pas moins soulagé
de voir son ami presque rétabli. Malgré ses efforts, il n’avait pu s’empêcher
de craindre le pire et de le voir bien vivant à ses côtés le rassurait plus
qu’il ne n’aurait pu le dire. Car il n’était pas seulement son plus vieil ami
maintenant, mais également son plus puissant allié. Il avait malheureusement
perdu presque tous les autres déjà et il aurait besoin de lui désormais pour
trouver Draco et le sauver, si cela était encore possible.
Ayant terminé son
bandage, Sirius releva la tête pour ancrer son regard à celui de Ronald et les
deux hommes se fixèrent un long moment, avant d’entamer la tache la plus
pénible. Protégeant au mieux la pudeur du jeune homme, il le roulèrent avec
précaution sur le côté pour dévoiler son dos et ses fesses. Sirius laissa alors
à son aîné le soin de le tenir, pendant qu’il inspectait minutieusement les
dommages qu’il avait du subir. Il écarta doucement la peau encore engluée de
sang avant de relever sur son ami un regard à la fois étonné et soulagé. Ernst
fronça un sourcil à l’expression du sorcier avant de regarder à son tour et
secouer doucement la tête. Ils repositionnèrent alors doucement le jeune homme,
avant de rapidement lui enfiler les vêtements que Crabbe avait eu
l’intelligence d’apporter et de le recoucher sous une couverture pour laisser
le sommeil faire son propre travail.
Lorsqu’ils se
retournèrent, sept regards anxieux attendaient leur sentence, visiblement
maintenant tous au courant de ce qu’il y avait à redouter.
_ Il va bien au vu des
circonstances, dit alors Ernst, amenant un soupire de soulagements à toutes les
lèvres. Ses blessures étaient moins importantes qu’il n’y paraissait et nous
avons pu guérir les plus graves. Il va encore souffrir pendant quelques
semaines, surtout du à ses bleus, mais il n’a rien à craindre et…
Si le soulagement avait
commencé à délier les langues, ce « et » suffit à ramener toute
l’attention sur lui.
_ Et, reprit-il, nous
pouvons dire avec certitude que Draco ne l’a pas touché.
Personne n’eut la
stupidité de faire préciser ce qu’il entendait par-là et un silence
définitivement heureux pesa un long moment sur la pièce.
_ Je le savais, souffla
finalement Ginny. Il ne pouvait pas lui avoir faire ça.
_ Il… il ne l’a pas
violé, mais je croyais que son père… commença Crabbe, s’attirant tous les
regards.
_ Je sais, répondit Ernst.
Je vois ou tu veux en venir. Effectivement, il aurait du le faire, mais
apparemment Draco, je ne sais trop comment, a été capable de résister aux
ordres de Lucius.
_ Mais pourquoi le forcer
à faire une chose pareille. C’est son fils tout de même ! S’exclama
soudain Harry ne pouvant plus contenir sa colère.
_ C’est compliqué et il
serait trop long de tout vous expliquer maintenant, dit Sirius. Disons pour
simplifier que Lucius a besoin du corps de son fil pour accomplir un rituel
puissant. De son corps volontairement sacrifié. Il a travaillé des années à
détruire l’esprit de Draco dans le seul espoir de voir ce jour arriver. Mais
lorsque enfin, il s’est présenté, il a découvert que son fils n’était plus
aussi vulnérable, qu’il avait une raison de continuer de l’avant. Il lui
fallait détruire cette raison, la détruire de telle façon qu’il ne resterait
plus aucun espoir à son enfant. Et c’est pour cela qu’il a choisi cette
solution.
_ Mais puisque Draco ne
l’a pas fait, souligna Goyle.
_ Je crains
malheureusement qu’il ne le sache pas lui-même. Il a du probablement se
réveiller près de Ron sans aucun souvenir de ce qui s’était passé et à le voir
ainsi…
_ Mais il reste toujours
un doute dans ces cas là, une hésitation. Draco ne peut pas être sûr, pas
complètement sûr, donc Lucius ne doit pas encore avoir toute son emprise sur
lui, dit Ginny.
_ Oui ! C’est
vrai ! Il y a donc toujours une chance de le sauver, souligna Goyle en la
serrant doucement contre lui.
_ Je ne sais pas,
répondit Ernst. Lucius et malin, il aura probablement paré à cette éventualité.
_ Mais comment, c’est
toute la question malheureusement, souffla Remus.
Ernst haussa les épaules
devant son ignorance qui le frustrait au plus haut point et chacun poussa un
soupire vaincu. Il fallait pourtant qu’ils trouvent. Il le fallait !
_ Riséd, murmura soudain
une voix épuisée derrière eux.
_ Ron ! S’exclama
Ginny avant de courir s’asseoir aux côtés de son frère qui avait difficilement
ouvert les yeux.
Elle fut bien vite
rejointe par tout le petit groupe qui laissa néanmoins la place à Ernst de
s’occuper de son blessé.
_ Ron ? Demanda
celui-ci. Comment te sens-tu ?
_ Mal.
_ Je suis désolé, nous
avons fait de notre mieux, mais il faudra du temps pour te guérir complètement.
_ Je sais.
_ Ron, Draco ne…
_ Je sais, souffla à
nouveau le jeune homme en laissant une larme couler sur sa joue. Je vous ai
entendu.
Oui, il savait et il ne
retenait qu’à grand peine les sanglots de soulagement qui serraient sa gorge.
Il avait tout de suite su que ce n’était pas vraiment Draco qui l’avait
attaqué, mais l’entendre dire était autre chose. Et savoir qu’il avait su
résister à la magie de son père, que finalement, il ne l’avait pas touché, pas
ainsi, pas dans ses conditions, le soulageait plus qu’il ne pouvait le dire.
Mais cela signifiait aussi que Draco était en danger.
_ Le miroir de Riséd,
répéta-t-il.
_ Quoi ?
_ Il ne montre pas
seulement les désirs profonds des gens…
_ … mais aussi ce qu’il
pense être la vérité, termina pour lui Dumbledore. Bien sûr, c’est évident,
Lucius va s’en servir contre Draco.
_ Et Draco serra ainsi
persuadé qu’il aura réellement violé Ron, ajouta Remus, faisant pâlir un peu
plus tout le monde.
_ Il n’y pas une minute à
perdre, jura Ernst. Sirius, Remus, j’aurais besoin de vous.
_ Je viens aussi, souffla
Ron en se redressant péniblement.
Il ravala le cri de
douleur qui menaçait le franchir ses lèvres lorsqu’il remua son corps meurtri
et vacilla dangereusement, pris de vertiges.
_ Il en est hors de
question ! Affirma Sirius en tentant de le recoucher.
Mais Ron n’était pas prêt
à l’écouter. Il avait juré à Draco de le protéger, de toujours être là
quoiqu’il arrive et il était bien décidé à tenir sa promesse.
_ Personne n’a dit que
vous aviez le choix ! Lança le jeune homme en se redressant une fois de
plus.
_ Ron, commença Ginny le
visage dévoré d’inquiétude, il vaut mieux…
_ Je suis désolé, la
coupa son frère, mais j’irais, que vous le vouliez où non et sans vous si c’est
nécessaire. Draco a besoin de moi et je ne vais pas le laisser tomber. Surtout
pas maintenant.
Remus allait objecter,
mais Ernst l’en empêcha. Le courage du jeune homme l’impressionna. Il savait
qu’il lui faisait courir un risque dans son état, mais si Draco avait été
capable de contrer la magie, pourtant puissante, de son père pour ne pas le
toucher et si lui-même était capable d’une telle détermination à le protéger,
alors peut-être était-il celui qui pourrait faire pencher la balance.
_ D’accord, dit-il. Tu
viens avec nous.
_ Mais, Ro… commença
Remus.
_ Pas de mais, nous
aurons besoin de toute l’aide possible et la sienne probablement plus que
toutes autres. Dumbledore, je vous charge de l’aider. Et vous autres, dit-il en
désignant le reste de la petite troupe, vous restez ici.
_ Hors de question,
s’exclama aussitôt Ginny, s’il y va, j’y avais aussi. C’est mon frère et Draco
est mon ami.
_ Et moi aussi, ponctua
Harry. J’ai vaincu Voldemort, je pourrais certainement vous aider cette fois
aussi.
_ Je crois que, de toute façon, la question ne se pose pas, dit
Hermione, nous venons tous.
Ernst dévisagea un long
moment cet étrange groupe avant de s’incliner devant leur détermination.
_ D’accord.
***
Lucius regarda son fils
sombrer lentement, sa respiration se faisant plus lente à chaque seconde, plus
rauque et difficile. Il avait déjà perdu connaissance et il pouvait sentir son
pouls s’affaiblir de plus en plus, filant entre ses doigts comme mille chevaux
de course. Sa peau, elle aussi, semblait perdre de sa contenance, refroidissant
à mesure que les secondes passaient, devenant plus pâle, presque blanche. Il
devait avoir déjà perdu près de deux litres de sang, lorsqu’il stoppa enfin le
saignement, enserrant les deux poignets de son enfant dans des pans de tissu
fortement serrés, tirés de sa propre robe. Il savait qu’il n’avait plus
beaucoup de temps. Peut-être vingt minutes tout au plus avant qu’il ne meure
définitivement. Il lui fallait se dépêcher. Repoussant loin de lui, les
derniers moments qu’ils avaient partagés pour les enfermer à tout jamais dans
son esprit, il se releva, portant toujours serré contre lui le corps maintenant
éthéré de Draco. Il était si pâle, avec ses mèches blondes et rubis qui
encadraient doucement son visage. Angélique. Et si fin, si fragile. Si
semblable au jeune enfant qu’il avait sauvé, il y a si longtemps, car il
n’était pas encore temps alors, car il n’avait pas voulu le…
Lucius secoua doucement la tête et répartit un peu
mieux le poids de son fils dans ses bras, laissant sa robe gorgée de sang
retomber lourdement au sol. Il réajusta également le sac de cuir qui n’avait
pas quitté son épaule et l’effleura rapidement, se rassurant presque de sa
présence.
Il était temps de partir.
Faisant demi-tour sur lui-même, dans un frôlement de tissu sur la pierre qui
put presque se mêler aux plaintes du vent, il gagna rapidement le centre de la
pièce où l’attendait un pentacle de poudre étoilée qu’il avait pris soin de
fabriquer lorsqu’il l’attendait. Il sortit d’une de ses poches une poussière
cendreuse avant de réciter une rapide incantation qui lui permit de traverser
le cercle qui protégeait le pentacle pour se placer en son centre. Il allait
entamer sa deuxième incantation lorsque la porte de la pièce fut ouverte à la
volée, dévoilant la plus surprenante assemblée de sorciers qui lui avait été de
donner. Six adolescents et quatre adultes qui dardèrent sur lui des regards
flamboyants de colère. Un petit rire lui échappa devant ce pauvre spectacle,
alors qu’il reconnaissait sans mal chacun des membres. Il leva néanmoins un
sourcil surpris à la vue du jeune Weaslay, visiblement mal en point, mais
tenant sur ses deux jambes et le visage inquiet. Il sourit doucement et lança
un petit regard indulgent à son fils, avant de lui murmurer :
_ Tu avais tord Draco, tu
es bien plus fort que tu ne le crois. C’est d’ailleurs pour ça que tu as été
choisi. Et tu viens de le prouver une fois de plus, je suis fier de toi.
Et plus fort, regardant
avec arrogance cette pathétique assemblée qui croyait pouvoir l’arrêter :
_ Vous arrivez trop tard,
la roue du destin c’est déjà mis en marche. Le Sãryl Rhreï a été amorcé et rien
ne pourra l’arrêter. Décidément, mon pauvre Ronald, tu ne serras jamais à la
hauteur.
_ Tu n’as pas encore accompli
le rituel Lucius, hurla ce dernier.
_ Mais plus rien ne peut
m’en empêcher. Ton précieux espion a offert sa vie pour ouvrir l’Oryale et je
suis en possession des Klena Rhreï. Que crois-tu donc pouvoir faire ?
_ T’arrêter.
_ Si tu t’en crois capable,
le salua ironiquement le sorcier. Je t’entendrais sous la lune noire, mais tu
arriveras trop tard.
Et avant que quiconque
n’ait pu faire un seul mouvement, il lança son incantation et disparu dans un
éclair de lumière aveuglante.
_ NONNNN !!!!! Hurla
Ron en les voyant disparaître. DRACO !!!!!!!!
Le jeune homme tituba
vers l’endroit où il s’était évaporé, s’écroulant près des restes encore
légèrement fumant de ce qui avait été le pentacle et sanglota doucement.
_ Non…
Il l’avait perdu, il le
savait. Il le sentait. Dès qu’il était entré dans la pièce et qu’il avait vu
son corps étendu dans les bras de son père, ange de sang crucifié à la folie
d’un homme, il avait su qu’il l’avait perdu. Au plus profond de lui, résonnant
d’un glas mortel, il l’avait su. Il avait vu son visage pâle et perdu, le
sourire tranquille qui dessinait ses lèvres, la sérénité de ses traits. Il
avait accepté de mourir, il l’avait voulu. Il avait trouvé cette paix qu’il
semblait avoir tant cherchée et il savait qu’il ne pouvait pas lutter. Il
n’avait aucune arme pour le rappeler à lui, combien même il pouvait l’aimer, il
avait choisi sa destiné et il allait le perdre. Il l’avait déjà perdu.
La tête lui tourna
soudain et il lutta pour ne pas s’évanouir alors qu’un poids de milliers de
tonnes semblaient écraser ses poumons.
Il l’avait perdu.
Il sentit soudain une
main sur son épaule et se retourna pour voir un visage qu’il ne connaissait pas
le fixer tristement. L’étrange créature, qu’il reconnut être un elfe, lui sourit
gentiment avant de lui tendre une perle transparente bigarrée bleu et rouge.
Ron n’hésita qu’un instant avant de la prendre délicatement au creux de sa
main.
_ L’avenir est ce qu’on
en fait, lui souffla alors le petit-être. Rien n’est encore perdu. Je sais
qu’il peut encore être sauvé, j’en suis persuadé. Il n’est pas encore mort et
tant que cette perle brillera encore d’azur, il y aura toujours un espoir.
Toujours. S’il te plait, ne l’abandonne pas maintenant.
Et sur ce, il s’éloigna
rapidement pour regagner le groupe avec lequel il était arrivé, c’est à dire
ses trois frères, Fred, George et Percy. Ron referma alors ses doigts sur la
perle pour la glisser finalement à l’abri dans sa robe et se redressa fort d’un
nouvel espoir.
Ernst qui n’avait pas
bougé depuis le départ de Lucius s’approcha finalement du jeune homme et posa
une main déterminée sur son épaule.
_ Le petit elfe a raison,
dit-il. Rien n’est encore décidé.
Ron hocha doucement la
tête et parvint même à se peindre d’un fantôme de sourire qui suffit à redonner
confiance à chacun.
Alors que Remus
expliquait rapidement la situation à ses frères, Ron vit Sirius s’approcher de
son ami.
_ Il parlait de Gorn,
n’est pas ? Demanda-t-il.
_ J’en ai bien peur,
répondit Ernst sans le regarder, les yeux rivés à l’étendue étoilée que
dévoilait une des fenêtres, là où la lune aurait du briller. Le sang de Gobelin
est suffisamment puissant pour ouvrir à lui seul l’Oryale. Nul doute qu’il
n’aura pas hésité à l’utilisé, surtout en connaissant son identité.
_ Depuis combien de temps
le connaissions-nous ?
_ Bien trop, souffla
tristement Ronald. Bien trop.
_ Tu sais ce que cela
signifie.
_ Oui… qu’il nous faudra
l’achever.
_ Qu’allons nous
faire ? Demanda soudain Ron, interrompant leur conversation, nous ne
pouvons pas rester sans agir.
_ Bien sûr que non, lui
affirma le vieux sorcier. Je sais où se trouve l’Oryale et nous allons y aller,
mais seulement certains d’entre nous.
Et se retournant vers le
petit groupe partagé entre la muette stupéfaction et le désir de comprendre la
situation, il déclara d’une voix qui ne souffrait aucune contestation.
_ Remus, tu vas rester
ici et t’assurer encore une fois que les protections sont bien posées, elles
seules sauront nous protéger si le pire venait à se produire. Sirius,
Dumbledore, vous m’accompagnez. J’aurais aussi besoin de ton aide Harry et de
la tienne Ron, dit-il en se retournant vers le jeune homme. Il me faudra aussi
le soutien d’un autre sorcier pour communiquer. L’un des jumeaux, souligna-t-il,
faisant sursauter les deux frères. Votre lien facilitera notre communication.
_ J’y vais, assura George
sans laisser à son frère le temps de réagir.
_ Bien, dit Ernst,
coupant court aux éventuelles protestations de Fred. Remus va vous aider à
établir le lien télépathique. Percy, il faut faire rassembler tous les élèves
dans une même salle. Cela pourrait devenir nécessaire si nous avons à nous
protéger. Inventez une excuse, n’importe quoi et au besoin, dites leur la
vérité, elle devrait suffire à les convaincre.
_ J’y vais de ce pas,
répondit le jeune homme en s’apprêtant à sortir.
_ Attendez ! Lança Ernst,
le stoppant. Emmenez les autres avec vous.
_ Il en est hors de
question, protesta Ginny, je viens avec nous !
_ Je ne vous laisserais
pas faire, lui rétorqua aussitôt le sorcier, dus-je user la force.
Et devant son air choqué,
il ajouta plus gentiment.
_ Là où nous allons, il
n’y a pas le droit à l’erreur, ni à l’hésitation. Si l’un de nous reste en
arrière, personne n’ira l’aider, car ce serait la mort assurée. Il y peu de
chance que nous revenions tous vivants et il y a déjà bien trop de vies en jeu,
je n’en risquerais pas d’autres inutilement. Votre présence ne pourrait que
nous gêner et peut-être nous faire tuer.
_ Je comprends, soupira
la jeune fille, vaincue.
_ Bien. Percy ?
Le jeune acquiesça, mais
laissa néanmoins les jeunes gens faire leurs adieux, encourageant lui aussi
discrètement ses frères. Hermione, embrassa Harry un long moment, s’efforçant
de ne pas pleurer et lui faisant jurer de lui revenir vivant et Ginny fit de
même avec Ron, alors que Goyle et Crabbe serraient la main des trois jeunes
hommes. Les jumeaux s’échangèrent un coup d’œil complice, mais lourd de
signification et se serrèrent affectueusement l’un contre l’autre.
_ Si tu ne reviens pas,
souffla Fred à son frère. Je te jure que j’irais te chercher moi-même pour
t’achever.
_ Oh, ne t’inquiète pas,
lui assura le jeune homme. Je reviendrais, rien que pour avoir le plaisir de te
voir embrasser Rogue sur la joue.
_ Grrrrr !
Gorge éclata de rire,
avant d’abandonner son frère et de le regarder partir avec les autres, alors
que Percy leur donnait déjà des instructions pour l’aider à rassembler tous les
élèves.
Remus fut le dernier à
les quitter. Il s’approcha de Sirius pour l’embrasser rapidement et le prendre
une dernière fois dans ses bras.
_ Fait attention à toi,
lui souffla-t-il à l’oreille. Je ne veux pas te perdre une seconde fois.
_ Et ce ne sera pas le
cas, lui fut-il gentiment rétorqué.
Remus hocha la tête et se
recula, puis il salua rapidement Ernst et Dumbledore pour leur souhaiter bonne
chance avant de s’en aller.
Une fois seul, le petit
groupe se regarda quelques instants sans rien dire, avant que Ronald ne brise
le silence.
_ Je crois qu’il faut y
aller. Des questions avant de partir ?
_ Une seule, dit Harry.
Qu’allons nous affronter ?
_ Le plus grand sorcier
et le pire monstre que la terre ait jamais porté.
***
L’Oryale s’ouvrait sur
une étendue de terre exposée à la furie du vent. Elle trônait tout près de la
mer, à quelques mètres à peine d’une falaise rocheuse sur laquelle les flots
venaient s’écraser avec force et sur le même sol qui portait les murs
majestueux de Poudlard. Elle était une des clefs du rituel, un autel des
sacrifices jusqu’à présent scellé et dissimulé dans les profondeurs de la
terre. Mais le sang des ténèbres versé selon un rite bien précis avait su la
rouvrir. Le corps de sa victime reposait à quelques pas à peine, empalé vivant
sur un pieu d’argent qui se dressait hors de terre pour s’abreuver de son sang,
la vie même de l’Oryale. Gorn avait depuis bien longtemps cessé de gémir,
attendant dans une souffrance sans nom que la mort veille bien lui ouvrir ses
bras de glace, tout en sachant qu’il lui faudrait encore patienter longtemps.
L’autel était un cercle
de pierres millénaires, créées et modelées par la lave pour en retirer toute sa
richesse, couleur de saphir fondu d’argent qui luisait uniquement à la lueur
des étoiles. Il était enchâssé d’un grand pentacle inversé en direction de la
mer, un peu plus grand qu’un homme, dans lequel venaient courir des milliers
d’inscriptions tracées dans la langue interdite des sorciers ; des
incantations puissantes, barrières protectrices, appels aux succubes et aux
goules, poisons de vie, autant de formules qui pourtant n’étaient rien sans
leur ultime clef, l’Aŀhŗan Nēhr, le livre maudit d’Arkam. Lui
seul contenait l’invocation capable de rappeler son maître. Lui seul contenait
les mots manquant à chacune des formules qui dansaient sur la pierre de vie.
Chaque branche du pentacle était elle-même prisonnière de trois cercles mêlés.
L’Oryale était doucement
éclairée par de petites boules de lueurs bleutées qui traçaient parfaitement
son contour extérieur et se révélait être également un puissant champ de
protection. Néanmoins, fort de son savoir et de ses possessions, Lucius le
pénétra sans mal et s’avança respectueusement jusqu’au centre de l’autel pour y
déposer son fardeau selon un alignement bien précis. La tête devait reposer
dans la branche dominatrice, alors que chaque membre était placé dans les
quatre autres de façon à ce que son corps épouse parfaitement le dessin. Il
prit cependant bien garde à ne pas blesser inutilement son fils, avant de se
redresser. Puis, il sortit le grimoire et les fioles de cristal contenant le
sang qu’il avait précieusement recueilli et il laissa l’Aŀhŗan
Nēhr léviter au-dessus du corps de Draco, alors qu’il préparait le rituel.
Désormais, plus rien ne pourrait l’empêcher de l’accomplir et il eut un sourire
indulgent lorsqu’il vit apparaître près de lui Ernst et ses amis.
Il n’avait pas été
difficile pour le sorcier de trouver l’emplacement de l’Oryale puisqu’il en
connaissait l’existence depuis bien longtemps maintenant. Son tri aïeul était
l’un des neufs sorciers qui étaient parvenu à le refermer et à emprisonner
l’âme d’Arkam dans sa pierre maudite. Lorsqu’il vit Lucius prêt à entamer le
rite que le libérerait, il se jeta immédiatement à sa rencontre, pour
malheureusement être stoppé par la barrière de lumière sur laquelle il rebondit
douloureusement.
_ Ronald ! Cria
Sirius en le voyant aller frapper le tronc d’un arbre plusieurs mètre derrière lui,
avant de courir à sa rencontre immédiatement suivit de Harry et George.
Heureusement, le sorcier
semblait avoir pu contenir le plus gros de l’impact, puisqu’il commençait déjà
à se relever, rassurant au mieux ses trois compagnons. Seul Ron et Dumbledore
étaient restés en arrière, observant d’un œil horrifié la scène qui se jouait
devant eux. Le jeune homme fit un pas, puis encore un autre et encore, jusqu’à
presque toucher la barrière. Il l’aurait d’ailleurs certainement fait, si son
aîné ne l’en avait empêché.
_ Tu n’y survivrais pas,
dit-il simplement d’une voix transparente que le jeune homme eut du mal à
entendre.
_ Qu’est-ce que
c’est ? Qu’est-ce que le Sãryl Rhreï ? Demanda-t-il alors. Que
veut-il réellement de Draco ?
Mais Dumbledore ne lui
répondit pas, comme hypnotisé, par la pierre qui luisait doucement.
_ Dites-le moi !
Supplia Ron en le secouant un peu, incapable cependant de détacher son regard
du corps de son compagnon à quelques pas à peine, et pourtant intouchable. S’il
vous plait.
Mais son aîné ne
l’écoutait pas.
_ Je ne savais pas,
marmonna-t-il. Comment aurais-je pu savoir qu’il était ici ?
Comment ?
_ Sãryl
Rhreï signifie rituel de sang, dit la voix de Ernst derrière lui.
_ Rituel de sang ?
_ Oui. Dumbledore, souffla-t-il
en secouant le vieux sorcier qui sembla enfin sortir de sa concentration.
_ Quel sang ?
Demanda alors Harry.
_ Ce serait trop long à
expliquer, mais grossièrement, lorsque l’âme d’Arkam a été enfermée dans la
pierre, cinq scellées ont été posées. Cinq scellées qui ne peuvent être
réouverts que par cinq sangs, Klena Rheï, pour le libérer, selon un rite bien
particulier.
_ Et Draco ?
_ Il est la clef du rite.
Son corps est celui par lequel Arkam reviendra à la vie, mais je n’ai pas le
temps de vous expliquer cela. Il faut casser le rituel, ouvrir la barrière qui
les protège. Il suffirait d’atteindre Gorn pour tout arrêter.
_ Gorn ?
_ C’est son sang qui
nourrit l’Oryale, si nous le tuons, elle se refermera et Lucius devra
recommencer, ce qui nous donnerait le temps d’agir. Fred, Harry, je vais avoir
besoin de vous. Il faut que vous vous placiez chacun à un endroit de la
barrière et concentriez toute votre énergie en un seul point pour la déchirer.
Sirius et moi-même allons faire de même, il n’y a pas une minute à perdre.
Les trois sorciers
acquiescèrent et allèrent rapidement se placer, mais Ron arrêta Ernst avant
qu’il n’ait pu faire de même.
_ Et moi ?
_ Tu es trop faible, en
plus, j’aurais besoin de toi pour protéger Draco. Lucius doit presque entrer en
transe pour accomplir le rituel, mais elle ne durera pas longtemps. Lorsque la
barrière cédera, il faudra que tu cours le lui reprendre sans tarder, c’est
bien compris ? Dumbledore sera là pour te protéger.
Le jeune homme et le
sorcier hochèrent la tête et regardèrent Ernst aller se placer, alors que ses
trois compagnons avaient déjà commencé, mais ce qu’ils virent à l’intérieur de
l’autel leur glaça le sang car Lucius avait, lui aussi, entamé le rituel.
Il avait rapidement
compris ce que son adversaire de toujours tentait de faire et n’avait pas perdu
une seconde, car il était assez malin pour réussir et, lui, n’avait pas le
droit d’échouer si près du but. Pas après tout ce qu’il avait sacrifié. Pas
après tout ce qu’il avait fait tout au long de ses années. Sans perdre un
instant de plus, il prépara les trois fioles de cristal et le poignard et se
concentra, lentement, jusqu’à sentir son âme se détacher presque de son corps,
gagnant un niveau de conscience bien plus puissant. Il commença alors à
incanter doucement.
_ Klena Rhreï ena
Sãryl.
_ Cinq sangs pour le
rituel, souffla doucement Dumbledore près de Ron.
Lucius prit le premier
flacon et versa doucement son contenu au creux des branches du pentacle pour le
voir en dessiner rapidement les contours à mesure qu’il se déversait.
_ Rhreï Alrahr ena iden Sah.
_ Le sang des innocents pour lever la scellée.
Un éclair vif déchira le
ciel et le sorcier ouvrit le seconde flacon qu’il laissait couler dans chaque cercle
qui enchâssait le pentacle.
_ Rhreï Kilour ena Orin etn.
_ Le sang des sorciers pour un pouvoir libéré.
Puis, il se saisit de son
poignard et sans hésiter, se coupa le bras droit pour déverser son propre sang,
tournant lentement autour de Draco pour fermer un nouveau cercle.
_ Rhreï Emlir ena
asher.
_ Le sang des serviteurs
pour la pérennité.
Alors qu’il progressait
lentement, Dumbledore jeta un coup d’œil aux quatre sorciers qui tentaient de
percer la barrière, mais ils étaient évidents qu’ils peinaient à arriver. Ils
étaient déjà en sueur, les mains à quelques millimètres à peine de cette
formidable concentration d’énergie qu’ils s’évertuaient à vouloir fendre, ne
serait-ce que de quelques millimètres, mais sans succès jusqu’à présent.
Ernst releva rapidement la tête pour voir que la troisième phase
du rituel était déjà presque terminée et sentit son sang se glacer, avant de se
concentre une nouvelle fois. Il fallait y arriver !
Un autre sang se glaça
tout près. Celui de Ron lorsqu’il vit Lucius achever son tour et, après s’être
rapidement bandé le poignet, s’approcher de son fils.
_ Non !
Mais il ne pouvait pas
agir et c’est impuissant qu’il le regarda défaire les pans de tissu qui avait
jusqu’à présent stopper les saignements pour laisser à nouveau couler son sang.
_ Rhreï Shalim ena Arem
del.
_ Le sang des sacrifiés
pour une vie échangée.
_ Non ! Cria à
nouveau Ron, glissant lentement au sol. Draco !
Il vit son compagnon
tressaillir, une de ses mains se serrant convulsivement alors qu’il prenait une
respiration laborieuse. Il crut l’entendre gémir, mais sans en être tout à fait
sûr et vit sa poitrine se soulever encore une fois, mais plus difficilement que
la précédente et le supplia.
_ Je t’en pris, je t’en
supplie, Draco… ne fait pas ça.
Le flot sang qui
s’écoulait rapidement de ses plaies se fit peu à peu moins important, formant
autour du jeune homme un miroir de vie dont la pierre semblait s’imprégner,
l’absorbant doucement, comme on boit à un calice.
_ Ne fait pas ça, s’il te
plait…
Sa respiration devint
souffle, à peine plus qu’un filet d’air qui s’échappa de ses lèvres tremblantes
et entrouvertes, déjà bleuies, pour s’envoler.
_ S’il te plait. Je sais…
je sais que ce n’est pas ta faute. Je t’aime. S’il te plait…
Mais sa demande, comme le
dernier souffle du jeune homme fut emportée par le vent pour se perdre dans
l’immensité de cette nuit sans lune et lorsqu’il regarda Draco, celui-ci
n’était plus.
Il sentit ses forces l’abandonner. Il aurait voulu pouvoir crier,
pleurer, mais il ne ressentait qu’une immense fatigue qui réveillait à son
corps les douleurs qu’il avait jusqu’à présent mises de côté.
Oui, si fatigué.
Il l’avait perdu. Le
petit-être avait eu tord, ils n’avaient pas pu le sauver. Il n’y avait jamais
eu d’espoir. Tout ceci, cette mascarade n’avait plus d’importance à ses yeux.
Il l’avait perdu. Il se sentait étrangement engourdi.
Perdu.
Complètement détaché de
la réalité, il ne vit pas Lucius accomplir la dernière phase du rituel. Ouvrant
la dernière fiole, il versa lentement son contenu au contact des poignets de
son fils, mêlant son sang encore frais,
à celui du flacon et lança la dernière incantation.
_ Rhreï Amele ena
Isham nir. Klena Rhreï elin nahr ena id nahr eth ahir. An Ikar Rehn.
_ Le sang des justes pour une âme retrouvée. Cinq sangs unis en un
pour que de un il renaisse. Ainsi soit-il.
A suivre…
Yataaaaa !!! Fini !!!! Bon,
alors pour ceux qui se poseraient tout de même la question, non Draco n’a
pas violé Ron, je ne le voulais pas ainsi. Par contre, oui il croit l’avoir
fait. Pour les traces de sang, ce n’est ni plus ni moins que celles de ses
autres blessures. Et oui, j’ai bien tué Draco à la fin. C’est bien son
dernier souffle qui a franchi ses lèvres. Je vous avait dit que je serais sans
pitié. Quand à la suite… hum, j’ai mon idée… nirak, niark, niark !!!!
A suivre !
Allez embêter l’auteur
pour avoir la suite ^^
Aller au Chapitre : 01, 02, 03, 04, 05, 06,